Production écrite — réponse-modèle 661 mots
Le mérite en question
« À chacun selon son mérite. » La formule paraît si évidente qu’on hésite à l’interroger. Récompenser l’effort, le talent, le travail : quoi de plus juste ? Et pourtant, à y regarder de près, le mérite est peut-être l’idée à la fois la plus séduisante et la plus trouble de nos sociétés. Car avant de récompenser le mérite, encore faut-il savoir ce qu’il récompense réellement.
Commençons par rendre justice à l’idée. Une société qui distribue ses positions selon la naissance, la fortune ou les relations est manifestement injuste ; l’idéal méritocratique est né précisément contre cela. Dire que les places doivent revenir aux plus capables, et non aux mieux nés, fut une immense conquête. Sur ce point, il n’y a pas à revenir.
La difficulté surgit lorsque l’on demande d’où vient le mérite lui-même. Le talent est en partie un don ; l’effort suppose une santé, un entourage, une confiance qui ne se distribuent pas également. L’enfant entouré de livres, encouragé, nourri, n’a pas le même « mérite » à réussir que celui qui a dû tout arracher. Récompenser les résultats sans regarder les points de départ revient souvent à récompenser, sous le nom de mérite, une chance déguisée. La méritocratie pure risque ainsi de reproduire les inégalités qu’elle prétend abolir, tout en les rendant plus supportables aux gagnants — puisqu’ils les croient méritées.
Faut-il, dès lors, renoncer au mérite ? Ce serait une seconde erreur, symétrique de la première. Une société qui ne récompenserait plus l’effort découragerait ceux qu’elle veut aider ; l’égalité stricte des résultats a montré ailleurs son pouvoir d’étouffement. Entre la méritocratie aveugle et l’égalitarisme indifférent, la voie juste est plus étroite.
Elle consiste à distinguer deux questions que l’on confond. La première : faut-il récompenser la contribution de chacun ? Oui, car c’est ainsi qu’une société encourage ce dont elle a besoin. La seconde : cette récompense doit-elle décider de la dignité, du respect, de l’accès aux biens essentiels ? Certainement pas. On peut valoriser la réussite sans faire du succès la mesure de la valeur d’une personne. Une société juste n’abolit pas toute hiérarchie des contributions ; elle refuse que cette hiérarchie devienne une hiérarchie des êtres.
Concrètement, cela déplace le regard. Plutôt que de célébrer les vainqueurs et d’exhorter les autres à « mériter » davantage, une politique juste agirait d’abord sur les conditions du mérite : petite enfance, école, santé, temps. Elle chercherait moins à récompenser les mieux placés qu’à élargir le cercle de ceux qui peuvent réellement concourir. Et elle garantirait, indépendamment de tout classement, un socle de biens et de considération auquel nul ne devrait avoir à « mériter » d’accéder.
On dira que cet équilibre est instable, et c’est vrai : le mérite bien compris est un chemin de crête, entre l’illusion que chacun est l’unique auteur de sa réussite et le renoncement à tout effort. Je maintiens pourtant que c’est sur cette crête qu’une société juste doit se tenir. Car la vraie question n’est pas de savoir si le mérite existe — il existe —, mais de décider ce qu’il a le droit de commander : beaucoup, peut-être, dans l’ordre des fonctions ; rien, en revanche, dans l’ordre de la dignité. C’est à cette frontière, et non à l’abandon du mérite, qu’une société se révèle juste.
Examiner’s note- La force de l’article tient à une distinction conceptuelle (récompenser la contribution ≠ mesurer la dignité) : au C2, une idée qui structure tout le texte vaut mieux qu’une accumulation d’arguments.
- La double réfutation symétrique (ni méritocratie aveugle, ni égalitarisme indifférent) situe la position dans un « chemin de crête » assumé, ce que la consigne appelle une prise de position nuancée.
Production orale — réponse-modèle
Exposé à partir du document sonore
Dégagez la distinction idéal / récit, puis défendez votre propre position dans le débat.
Le document sonore repose sur une distinction éclairante : celle de l’idéal méritocratique et du récit méritocratique. L’idéal — récompenser la contribution plutôt que la naissance — est un progrès. Le récit — croire que chacun est l’unique auteur de sa réussite — est une illusion, et parfois une injustice, car il fait passer la chance pour du mérite.
J’en dégagerais l’implication suivante : il ne faut pas abandonner le mérite, mais limiter ce qu’il commande. Une société juste peut récompenser les contributions sans faire du succès la mesure de la dignité. Je défendrais donc une méritocratie corrigée par un socle inconditionnel de respect et de biens essentiels.
Débat avec le jury
— Le jury : Si l’on garantit ce socle à tous, où est encore l’incitation à l’effort ?
— Vous : L’objection est classique, et je concède qu’une société doit encourager l’effort. Mais garantir la dignité de base n’abolit pas l’ambition : on peut vouloir contribuer sans avoir, d’abord, à mériter le droit d’être respecté.
Examiner’s note- Une distinction nette (idéal / récit) tenue tout au long de l’exposé est, au C2, plus convaincante qu’une multiplication d’exemples.