Production écrite — réponse-modèle 668 mots
Le progrès, et après ?
Pendant deux siècles, le mot « progrès » n’a guère eu besoin d’être défini : il allait de soi. Progresser, c’était produire davantage, aller plus vite, repousser toujours plus loin les limites de la nature. Cette évidence s’est fissurée. À mesure que les coûts écologiques du développement sont devenus visibles, une question autrefois impensable a surgi : et si une partie de ce que nous appelions progrès était devenue régression ? Cette question, loin d’être un renoncement, est peut-être la plus féconde de notre époque.
Rendons d’abord au progrès ce qui lui revient. Il serait absurde, et même indécent, de le condamner en bloc. L’espérance de vie a doublé, la mortalité infantile s’est effondrée, des maladies ont reculé, des libertés se sont étendues. Ceux qui rêvent tout haut d’un retour à un passé « plus sobre » oublient trop vite ce qu’il comptait de souffrances évitables. Toute critique du progrès qui feint d’ignorer ces acquis se disqualifie d’elle-même.
Mais reconnaître les bienfaits du progrès n’oblige pas à en accepter la définition. Car ce que nous avons appelé progrès reposait sur un présupposé rarement discuté : que la croissance des moyens était, en soi, un accroissement du bien. Or nous en découvrons les limites. Une société peut produire toujours plus tout en vivant moins bien ; elle peut multiplier les objets et raréfier le temps, augmenter la vitesse et perdre le sens. Surtout, elle peut, en repoussant certaines limites, en franchir d’autres, irréversibles.
C’est ici qu’intervient l’idée de sobriété, souvent mal comprise. On l’entend comme une privation, une morale de la restriction. Ce contresens est le principal obstacle au débat. La sobriété bien pensée n’est pas le contraire du progrès : elle en est une forme plus mûre. Elle ne consiste pas à vouloir moins par principe, mais à cesser de confondre le plus et le mieux. Choisir la qualité de l’air plutôt que la vitesse, la durabilité plutôt que le remplacement perpétuel, le temps partagé plutôt que l’accumulation, ce n’est pas régresser : c’est redéfinir ce qui compte.
On objectera que cette redéfinition est un luxe de sociétés déjà riches, et que des milliards d’êtres humains aspirent, légitimement, à ce que nous possédons. L’objection est juste, et elle interdit tout discours de renoncement adressé à ceux qui manquent encore de l’essentiel. Mais elle ne fait que déplacer la responsabilité : c’est à ceux qui ont le plus bénéficié de l’ancien progrès qu’il revient d’en inventer un autre, soutenable et partageable. On ne demande pas aux plus démunis de se priver ; on demande aux plus comblés de cesser de confondre l’abondance avec le sens.
Qu’appellerons-nous donc progrès demain ? Non plus, sans doute, la simple augmentation de nos capacités, mais notre aptitude à les orienter. Sera dit « progrès » ce qui accroît nos vies sans compromettre celles qui suivent ; ce qui étend nos libertés sans détruire leurs conditions. Le critère ne sera plus « pouvons-nous le faire ? », mais « cela nous rend-il, collectivement, plus vivants ? ».
Ce déplacement paraîtra timide à ceux qui rêvent de ruptures, et excessif à ceux que tout changement inquiète. Je le crois pourtant décisif. Car le vrai progrès n’a jamais été de courir plus vite dans une direction donnée ; il a toujours été de reconsidérer la direction. Nos ancêtres ont appelé progrès leur capacité à dominer le monde. Il se pourrait que la nôtre consiste, enfin, à savoir nous en servir sans le défaire.
परीक्षक की टिप्पणी- Le titre pose déjà le déplacement (« et après ? ») : au C2, l’attaque doit installer la problématique en une phrase.
- La concession centrale (le progrès a d’immenses acquis) n’affaiblit pas la thèse : elle la rend recevable, en désamorçant l’accusation de nostalgie.
Production orale — réponse-modèle
Exposé à partir du document sonore
Dégagez la redéfinition du progrès proposée par le document, puis soutenez votre position.
Le document sonore propose une redéfinition du progrès. Sa thèse : ce que nous avons appelé progrès — produire plus, aller plus vite — n’est plus, en soi, un bien. Trois mouvements l’organisent. D’abord, un hommage aux acquis réels du progrès. Ensuite, une critique de son présupposé : confondre l’augmentation des moyens et l’accroissement du bien. Enfin, une proposition : la sobriété comme forme mûre du progrès, non comme renoncement.
Ma lecture est que cette redéfinition est nécessaire, à condition de ne pas l’adresser à ceux qui manquent encore de l’essentiel. Je défendrais donc un progrès réorienté : non plus « pouvons-nous le faire ? », mais « cela nous rend-il plus vivants ? ».
Débat avec le jury
— Le jury : La sobriété n’est-elle pas un luxe de riches ?
— Vous : C’est l’objection la plus sérieuse, et je la fais mienne. C’est pourquoi je ne l’adresse pas aux plus démunis, mais à ceux qui ont le plus bénéficié de l’ancien progrès : à eux d’en inventer un autre, soutenable et partageable.
परीक्षक की टिप्पणी- Reformulez la thèse du document en une phrase avant d’en dérouler les mouvements : cette économie de moyens est, au C2, une marque de maîtrise.