Production écrite — réponse-modèle 662 mots
L’attention, dernière ressource
On a longtemps cru que l’information serait le trésor du siècle. L’erreur était de compter les données, alors qu’il fallait compter les regards. Car l’information est devenue surabondante, presque gratuite ; ce qui se raréfie, c’est l’attention capable de l’accueillir. Voilà la véritable économie de notre temps : non pas une économie de la connaissance, mais une économie de la captation.
Le mécanisme est connu. La plupart des services numériques ne se financent pas par ce que nous payons, mais par le temps que nous leur cédons. Leur logique n’est donc ni de nous informer ni même de nous divertir, mais de nous retenir. Chaque notification, chaque fil sans fin, chaque lecture automatique est le fruit d’une ingénierie patiente dont le but avoué est de transformer notre curiosité en habitude, et notre habitude en dépendance douce. Il ne s’agit pas d’un complot, mais d’un modèle économique : ce qui n’est pas mesuré — la profondeur, le repos, l’ennui fécond — ne pèse rien face à ce qui l’est, le temps passé.
Faut-il pour autant céder à la panique et diaboliser les écrans ? Ce serait à la fois injuste et naïf. Injuste, car ces outils ont aussi élargi nos horizons : jamais un adolescent d’un village isolé n’a eu accès à autant de savoirs, de langues, de rencontres. Naïf, car la nostalgie d’un âge d’or de l’attention oublie que chaque nouveauté — l’imprimé, le téléphone, la télévision — a suscité les mêmes craintes. Le problème n’est pas la technique en soi ; il est dans l’asymétrie entre des systèmes conçus pour capter et des individus laissés seuls pour résister.
C’est là que le raisonnement doit se déplacer. Tant que l’on présentera la question comme une affaire de volonté individuelle — « il suffit de se déconnecter » —, on désignera un coupable commode : l’utilisateur faible. Or exiger de chacun qu’il résiste, seul, à des dispositifs pensés par des milliers d’ingénieurs pour être irrésistibles relève de la mauvaise foi. On ne demande pas à un piéton de compenser, par sa seule prudence, l’absence de trottoirs.
Que faire, alors ? Trois voies me semblent complémentaires. La première est réglementaire : encadrer les pratiques les plus manipulatrices — la conception addictive délibérée, la publicité ciblant les enfants — comme on a fini par encadrer d’autres industries. La deuxième est éducative : apprendre, dès l’école, non pas à se méfier de tout, mais à choisir son attention. La troisième, plus intime, relève d’une écologie personnelle : réhabiliter l’ennui, la lenteur, la conversation qui ne mène nulle part — non par ascétisme, mais parce que ces temps morts sont ceux où la pensée respire.
On objectera que tout cela est utopique, que l’économie de la captation est trop puissante pour être infléchie. L’objection n’est pas sans force. Je maintiens pourtant qu’il serait faux de croire l’issue jouée : nos sociétés ont déjà su imposer des limites à des industries qui semblaient invincibles, lorsque le coût collectif est devenu visible. Le jour où nous cesserons de considérer notre distraction comme une faute personnelle pour y voir un enjeu public, la partie ne sera pas gagnée — mais elle sera, enfin, engagée.
Car il ne s’agit pas de moins vivre avec les machines, mais de vivre avec elles sans leur abandonner ce que nous avons de plus rare : la capacité de décider à quoi nous prêtons attention. C’est peu de chose, en apparence. C’est peut-être, en réalité, la dernière des libertés.
Note du correcteur- Au C2, la nuance n’est pas une faiblesse : l’article rend justice aux écrans avant de les critiquer, ce qui rend la position finale plus solide, non plus timide.
- Le déplacement du raisonnement (de la faute individuelle vers l’enjeu collectif) est le cœur du texte : une problématique assumée se reconnaît à ce qu’elle refuse la fausse évidence de départ.
Production orale — réponse-modèle
Exposé à partir du document sonore
Dégagez la thèse, les mouvements et les implications du document, puis soutenez votre lecture.
Le document sonore développe une thèse : notre attention est devenue la ressource que se disputent les industries numériques. J’en dégagerais trois mouvements. D’abord, un constat économique : l’information est surabondante, l’attention rare. Ensuite, une analyse critique : les dispositifs sont conçus pour capter, non pour informer. Enfin, une implication politique : traiter la distraction non comme une faiblesse individuelle, mais comme un enjeu collectif.
Ma lecture est que le document a raison de déplacer la responsabilité, mais qu’il sous-estime peut-être notre marge d’action. Je défendrais donc une position nuancée : ni fatalisme, ni moralisme, mais une combinaison de règles, d’éducation et d’écologie personnelle de l’attention.
Débat avec le jury
— Le jury : N’est-ce pas dédouaner l’individu de toute responsabilité ?
— Vous : Nullement. Reconnaître l’asymétrie entre l’individu et les dispositifs ne supprime pas la responsabilité : elle la rend possible. On ne demande pas à un piéton de compenser l’absence de trottoir ; on construit le trottoir, puis on lui apprend à marcher.
Note du correcteur- Au C2, dégagez explicitement thèse, mouvements et implications : c’est la grille de lecture que le jury attend avant votre propre position.